La Grande Guerre des Émeus



En 1932, une guerre opposa l'armée Australienne à une colonie estimée à 20 000 volatiles suspectés d'effrayer et d'attaquer la population civile, de ravager les récoltes, bref, d'embêter les honnêtes gens. Devant cette invasion barbare, le gouvernement australien mandata la Royal Australian Artillery pour résoudre le conflit manu militari... à coup de mitrailleuse. Et cette armée battit pourtant en retraite, un mois seulement après l'entrée en guerre...

Le contexte

Voici l'histoire d'une des guerres des plus insolites, et néanmoins réel fait historique, témoignant de l'étrangeté de la condition humaine : tout commença avec une météorologie déstabilisante en cet hiver austral 1932...

Mais revenons un peu en arrière pour re-situer le contexte. Après la première guerre mondiale, nombre de vétérans britanniques et de combattants océans s'étaient retirés sur les propriétés terriennes de l'Ouest de l'Australie, espérant finir leur vie comme paisibles fermiers, loin des belliqueuses sociétés occidentales, mais loin également, de se douter des dangers guettant dans les déserts arides alentours.

Quand se firent ressentir, après 1929, les retentissements du Krach boursier mondial, le gouvernement australien incita la population à étendre ses cultures de blés pour faire face à la crise, leur promettant des subsides pour supporter les investissements nécessaires. Ces aides financières ne vinrent, hélas, jamais (viendront ironiquement un peu tard, en 1953, quelques tentatives de compensation - voir la fin de cet article!), mais les fermiers, prudents et volontaires, agrandirent tout de même leurs terres, et installèrent notamment de grandes réserves d'eau qui leur permettraient de passer l'été austral en préservant leurs cultures.

l'envahisseur émeu - effrayant, vilain et barbare.
Non loin de ces fermiers, un groupe d'autochtones avait pour habitude, chaque année et une fois leur période de reproduction achevée, de migrer de la côte Pacifique vers les sols plus heureux, leur Eden local : les terres intérieures. Or, passant inévitablement par les vastes champs qui s'étendaient désormais sur de grandes portions des districts de Campion, ces indigènes convinrent que l'endroit semblait parfaitement propice à une vie enchanteresse : du blé à perte de vue, de grandes et nouvelles réserves d'eau, des champs et des champs de nourriture gratuite, offrant couverts et gîtes parfaits pour passer la saison suivante. C'est ainsi qu'une population estimée à 20 000 émeus entra en force sur les terres arables du district, effrayant les villageois, mâchouillant goulûment les épis, creusant la terre de leurs puissantes pattes, et se lovant confortablement dans les champs, quitte à laisser au passage de grands couloirs de blé couché et des récoltes saccagées.

l'émeu (img : Seventy)
Qui sont donc ces envahisseurs? Les émeus (Dromaius novaehollandiae) constituent une espèce endémique d'Australie, que l'on présente souvent, à l'instar du célèbre kangourou, comme un emblème de ce pays. Après l'autruche, c'est le deuxième plus grand oiseau du monde, pouvant atteindre 2 mètres, courant jusqu'à 55 kilomètres/heures, sur ces grandes et puissantes pattes. Le volatile est terrestre, puisque ces ailes rudimentaires ne lui permettent pas de voler.

Mais revenons aux bases de ce conflit historique. Alerté de cette invasion émeue par d'anciens soldats, le gouvernement Australien, et précisément, le Ministère de la Défense, incarné par le politicien et vétéran de la première guerre mondiale, Sir Georges Pearce, décida immédiatement de prendre les mesures adéquates, et donc, les armes. Les soldats délateurs, d'anciens vétérans également, avaient constaté l'efficacité des mitrailleuses lors de la précédente guerre, face à leurs adversaires humains, et en recommandèrent l'utilisation... contre les émeus! Si Pearce acquiesça,  ce fut toutefois à condition que l'utilisation des mitrailleuses soit réservée à des militaires en activité. Les fermiers s'occuperaient alors de la logistique : nourriture et gîtes pour les soldats, paiement pour les munitions utilisées. Le branle-bas-de-combat fut lancé en Octobre 1932, sous le commandement du Major G.P.W. Meredith (7ème corps de batterie lourde de la Royal Australian Artillery), officiant au sein d'une Task-force spécialement conçue pour l'occasion, et disposant notamment de 2 Lewis Mark I et plus de 10 000 munitions. 

Une Lewis Mark (Lewis Gun) anti-émeu(te)
La guerre fut hélas retardée en raison de pluies abondantes : les émeus s'étaient dispersés et ne semblaient pas désireux d'affronter la Task-force par jour de pluie. Néanmoins, le 2 novembre 1932, la pluie cessa enfin...

Premier sang

Ordre avait été donné aux soldats de l'armée Australienne de ramener le premier jour, 100 peaux d'émeus, afin d'infliger de lourdes pertes d'emblée aux combattants adverses (et accessoirement, de fabriquer des chapeaux en peau d'émeus pour les cavaliers locaux)[1]. C'est avec bonne humeur que les fiers militaires partirent à la bataille, allant jusqu'à déclarer par amusement, et avec une dose d'humour qui n'allait pas durer, une guerre officielle contre l'envahisseur émeu. Guerre dont nous allons vous conter le récit avec plaisir...

Le 2 novembre, la Task-force aperçoit un groupe d'une cinquantaine d'émeus, mais se rend vite compte après un premier tir, que le groupe adverse se trouve au-delà de la distance de tir. Les acolytes fermiers décident donc de tendre une embuscade aux opposants, afin d'aider les militaires en rabattant les émeus vers eux. Les émeus adoptent cependant en réponse, une audacieuse stratégie de dispersion, se séparant dès les premiers tirs en petits groupes courant dans tous les sens, et donc très difficiles à viser. Si la première escarmouche ne fit aucun blessé (les oiseaux étant trop loin), l’embuscade permit néanmoins de descendre quelques oiseaux. Une troisième escarmouche en fin d'après-midi permit à la Task-force de cerner et tuer, selon le rapport officiel, "peut être une douzaine d'oiseaux".

Le 3 novembre ne vit aucun affrontement notable, mais le 4, un important groupe de représailles de 1000 émeus environ est pris dans une embuscade par le Major Meredith, près d'un barrage. Cette fois-ci, les artilleurs attendent que le groupe soit à portée de tir avant d'ouvrir le feu. L'armée adverse est alors à la merci d'une mitrailleuse, qui malheureusement, s'enraye après que 12 oiseaux fussent tués. Le groupe d'émeus réagit rapidement et parvient à s'enfuir entre les lignes ennemis, gagnant immédiatement les lieux hors de portée. Il n'y aura pas d'autres affrontements ce jour-là.

Dans les jours qui suivent, le Major Meredith décontenancé décide de porter ses attaques vers le sud, où l'on a rapporté la présence d'émeus de "nature plus apprivoisée". Mais le Major n'obtient qu'un succès relativement limité, et décide alors une manœuvre osée et ingénieuse, en installant une mitrailleuse sur un camion, dans l'espoir de se déplacer plus rapidement et de poursuivre l'ennemi. C'est hélas encore un échec : les oiseaux se meuvent plus aisément que le camion, et les soubresauts de celui-ci empêchent de toute façon l'artilleur en charge du tir, de décocher la moindre balle.

Le 8 novembre, 6 jours après le premier engagement, 2500 balles avaient été tirées. Le nombre d'adversaires décimés, était incertain : certaines sources affirmèrent qu'une cinquantaine d'oiseaux avait été neutralisée, tandis que les fermiers établissaient les pertes ennemies à 200, voire 500. Le rapport officiel du major Meredith à ses supérieurs, précisa avec fierté qu'"aucune perte n'avait été enregistrée dans les rangs de ses hommes". La bataille était toutefois loin d'être gagnée, et l'ornithologue Dominic Serventy la commente sur un ton plus qu'ironique[2]
"The machine-gunners' dreams of point blank fire into serried masses of Emus were soon dissipated. The Emu command had evidently ordered guerrilla tactics, and its unwieldy army soon split up into innumerable small units that made use of the military equipment uneconomic. A crestfallen field force therefore withdrew from the combat area after about a month." -- D. Serventy
"Les rêves des artilleurs, de tirer à bout portant dans les masses compactes et immobiles d'émeus, furent vite dissipés. Le commandement Émeu avait vraisemblablement ordonné l'usage de tactiques de guerilla, et sa grande armée s'était très vite divisée en petites factions, rendant inefficace l'utilisation de l'équipement militaire de son adversaire. Après un mois de campagnes infructueuses, celui-ci ne put se résoudre qu'à abandonner le terrain." (traduction NatureXtreme)
Encore le 8 novembre, la Chambre des Représentants discuta de la tournure que prenaient les évènements : la presse insistait sur le manque d'efficacité de l'armée australienne, arguant que seuls quelques émeus avaient été tués, et commençait à évoquer le ridicule d'une telle guerre. Pearce retira le personnel militaire et rendit les armes le même jour[3]. Après que la retraite fut sonnée, le Major Meredith défendit devant ses supérieurs, son courage et sa bravoure, insistant sur les capacités hors normes de ses adversaires, et leur résistance, même lourdement blessés : 
"Si nous avions une division qui savait esquisser les balles comme le font ces oiseaux, celle-ci pourrait faire face à n'importe quelle armée dans le monde. Ils savent affronter les mitrailleuses avec l'invulnérabilité d'un tank! Ils sont tels les Zoulous, que même les balles Dum-dum ne peuvent arrêter." -- Major Meredith
Second round

G. Pearce, connu comme "l'homme de la Guerre des émeus"
De leur côté, les émeus continuaient leurs stratégies de contrôle du territoire et saccageaient sans ménagement les terres agricoles, au point que les fermiers durent organiser des rondes autour des points sensibles, et demander à nouveau avec insistance, l'aide du gouvernement. La sécheresse et les fortes températures amenaient effectivement des milliers d'émeus sur les cultures et autours des fermes. Le premier ministre James Mitchell appuya le renouvellement d'une intervention militaire devant le sénat, et le 13 novembre, le Major Meredith fut à nouveau envoyé au combat.

Les deux premiers jours d'affrontement furent décrits  comme un "succès" pour l'armée australienne, avec près de 40 émeus tués. Les jours suivants furent moins heureux. Toutefois, le 10 décembre, le rapport du Major Meredith indiqua que 986 ennemis avaient été anéantis, avec 9860 balles tirées. Selon le Major, 2500 adversaires auraient également subit des blessures probablement mortelles, ce qui se présentait toutefois comme un résultat nettement inférieur aux prévisions. L'opération prit fin avec ce cuisant échec, et pour un coût qui devint un brûlant sujet de conversation pour la Chambre des Représentants. Certains se demandaient si l'armée allait prendre à sa charge les dépenses. D'autres se demandaient si l'on oserait décerner des médailles pour une guerre pareille[4]. L'armée se retirait officiellement, ne pouvant faire face à la résistance et la ténacité des volatiles. Les émeus, quant à eux, conservèrent alors le territoire de leurs ancêtres.

A la place d'une action militaire de spectaculaire envergure, un système de récompense (par tête), déjà mis en place dès 1923, semblait davantage porter ses fruits, avec près de 60 000 récompenses distribuées en 6 mois, en 1934.

Finalement, le gouvernement se résoudra en 1953 à une méthode plus efficace[5], qu'il aurait bien sûr du appliquer dès le départ : 52 000$ permirent de construire de larges enclos pour préserver les cultures de l'envahisseur. Sans violence, sans armes, sans militaires.

Outre celles des journaux locaux, de nombreuses opinions se sont faites connaître, qui dénonçaient cette guerre, comme une farce grotesque ou un crime de masse contre une population animale. Tout le ridicule de ce conflit était amplifié par l’inefficacité de l'armée, le coût de l'opération, la cruauté avec laquelle on tentait d'exterminer les oiseaux, tout autant que les raisons de l'affrontement et la disproportion des méthodes choisies. Lorsque par exemple, le Sénateur Guthric demanda qu'on employa des méthodes moins barbares (textuellement, par ailleurs, il demandait des méthodes plus "humaines", comme si l'usage d'une mitrailleuse n'était pas typiquement humaine... A-t-on déjà vu des animaux se servir de mitrailleuses?), Pearce lui répondit que ceux qui n’étaient pas familiers avec les émeus ne se rendaient pas compte des dommages que ceux-ci infligeaient à l'agriculture. Étonnant argumentaire, censé justifier le recours à l'artillerie pour déloger - définitivement - quelques oiseaux qui étaient là bien avant les immigrés humains?

Cette histoire à la fois triste et insolite s'est finalement soldée, bien heureusement, par le retrait des troupes armées et la victoire des émeus. Honte sur les hommes : non seulement d'avoir perdu, mais surtout d'avoir commencé!

[1] Machine Guns sent against Emu pest, the Canberra Times
[2] Casuariiform, Encyclopedia Britannica
[3] Attack on emus, Minister approves on Resumption, The Argus 12 novembre 1932.
[4] How we lost the Emu War, Geo Magazine.
[5] A new strategy in the War on the Emu, The Sunday Herald, 5 Juillet 1953.


2 commentaires:

olol a dit…

Haha, excellent article ! merci pour ces quelques minutes de bonheur :)

S.D. a dit…

Votre plaisir est mon plaisir :)

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