Animaux : records de longévité, records d'âge, immortalité



Quel est donc l'animal le plus vieux du monde? l'organisme qui a vécu le plus longtemps? l'espèce dont la longévité est la plus grande? Sous ces questions d'apparence anodine se cachent de véritables défis pour l'étude de la vie et du développement en biologie. 

Nous avons coutume d'y répondre de manière simple et sans nous soucier des ambiguïtés propres à la nature. Ainsi lorsque l'on parle des animaux les plus vieux, on évoque généralement reptiles ou mammifères : nombres d'entre nous sommes convaincus que les baleines ou les tortues sont les animaux dont la longévité est la plus grande. Se faisant, on rejette cependant les organismes des autres règnes : végétaux, bactéries, champignons... De même, à l'intérieur du règne animal, on néglige des espèces de poissons, d'invertébrés, d'oiseaux... dont la longévité peut atteindre des records!

Les tortues sont-elles les animaux les plus âgés?
On néglige également des propriétés incongrues : certains organismes produisent des clones qui perpétuent le génome à l'identique, doit-on les considérer comme unique organisme à l'ancienneté record ou somme de jumeaux à longévité réduite? Encore plus fort, d'autres organismes sont capables de stopper leur développement en attendant des jours meilleurs, certains renaissent après une mort clinique, cette véritable résurrection pouvant se produire un temps incroyable après leur naissance! L'âge est ainsi différent de la longévité : l'animal qui a vécu le plus longtemps n'est pas forcément l'animal qui fut le plus âgé (au moment de sa mort) ! L'âge est lui même un concept ambigü lorsque des organismes se prolongent lors de périodes de stase complète, ou lorsqu'ils se dédoublent (lequel est le parent, lequel est l'enfant?).

Toutes ces questions se révèlent alors véritablement passionnantes lorsqu'on les regarde avec un peu de sérieux sous l'angle de la biologie, elles suscitent débats et contradictions, offrent d’intrigantes découvertes et des réponses insolites, invitent en quête de connaissances à travers certains des plus surprenants paradoxes de la nature.

Les animaux à la longévité exceptionnelle

Les hommes et leurs enfants sont avides de records lorsque l'on évoque les animaux : les plus grands, les plus gros, les plus beaux, les plus vieux, les plus dangereux... Tous suscitent une fascination collective ayant donné naissance à de nombreux documentaires, livres, articles...

Les connaissances véhiculées concernent généralement un domaine de la biologie relativement restreint : celui des animaux que l'on connaît bien, dès notre plus jeune âge. Ainsi, nous apprenons vite au cours de notre enfance, que les éléphants, les baleines, les tortues, sont les animaux parmi les plus âgés de la planète. 

Il faut tout d'abord savoir que cette affirmation est doublement fausse : on parle de longévité, et non d'âge : quand on évoque l'âge, c'est que l'on parle d'un organisme particulier. Tandis que les baleines boréales ont une longévité pouvant aller jusqu'à 130 ans, le poisson Koï nommé Hanako, qui vivait au Japon de 1751 à 1977, était alors âgé de 226 ans à la date de sa mort (le 7 juillet). 

L'animal le plus âgé (le plus vieux) pourrait très bien faire partie d'une espèce dont la longévité n'est pas exceptionnelle. Or, quand on parle des Baleines Boréales ou des Tortues géantes des Seychelles, on parle bel et bien de longévité puisque l'on parle d'espèces. 

Arctica Islandica ou Cyprine, l'âge en anneaux
Ensuite, il faut bien prendre conscience que l'on parle généralement des animaux que l'on connaît bien : les baleines, les éléphants, les tortues, ont effectivement une longévité souvent exceptionnelle. Une centaine, voire deux, d'années. Mais ces animaux très connus ne sont pas les seuls à bénéficier d'une longévité digne de Mathusalem, comme en témoignent justement les poissons Koï ou certains petits mollusques vivant dans le froid des océans polaires. Dans cette catégorie, Arctica Islandica est sans nul doute l'une des espèces animales à la longévité record. L'âge de ces mollusques se calcule avec une technique similaire (sclérochronologie) à celle que l'on utilise pour les arbres : les anneaux de croissance que le mollusque présente sur son coquillage permettent d'estimer son âge. Or, celui de cette espèce peut dépasser 400 ans. Un spécimen nommé Ming affichait ainsi 405 à 410 ans au moment de son décès, à son compteur de croissance. Récemment (2014), ce même spécimen a fait l'objet d'une mesure plus rigoureuse qui évalue son âge à 507 ans!

Les animaux les plus vieux (les plus âgés)

Si la longévité dépend de nombreux facteurs comme les conditions de croissance (dans des environnement froids, des organismes peuvent ralentir leur développement), de l'espèce d'appartenance (les baleines ont une longévité plus grande que les souris), etc... L'âge est quant à lui une caractéristique individuelle : des animaux d'espèces à longévité peu élevée peuvent détenir des records d'âge, comme c'est d'ailleurs le cas pour nous, humains : si la moyenne d'âge dans les meilleures conditions approche 80 ans, les cas de centenaires ne sont pas chose rare. Quelques-uns ont même atteint les 120 ans, ce qui représente tout de même plus de la moitié de l'espérance de vie de l'espèce, en plus! Le record actuel et vérifiable s'établit à 122 ans, pour la française Jeanne Calment.

Une Tortue des Seychelles (img : D. Allen)
On définit alors généralement un record d'âge selon l'espèce concernée, et la comparaison entre animaux n'a qu'une signification réduite et anecdotique. On peut toutefois citer le cas précédemment évoqué de Ming, actuellement et officiellement l'animal le plus âgé ayant vécu (pour rappel, 507 ans). Cas insolite dans le sens où il fut récupéré lors d'un dragage de fonds marins : les scientifiques ignorent s'il aurait pu vivre davantage avant qu'on ne le tue... D'autres animaux, pour la plupart des tortues dont la longévité particulière en temps qu'espèce est très connue, sont passés à la postérité du fait de leur très grand âge : la tortue des Seychelles Adwaita aurait vécu près de 250 ans. Tu'i Malila, une tortue étoilée de Madagascar, affichait quant à elle 190 ans, tandis que la tortue géante des Galapagos, Harriet, atteignait presque 175 ans.
Les carpes Koi (Nishikigoi) parcourant les bassins des jardins japonais ont une longévité exceptionnelle.
Au Japon, les poissons Koï sont connus pour vivre très longtemps. Du fait qu'ils fassent partie du folkore et de la culture locale (les beaux poissons, généralement blancs à tâches rouges, que l'on voit dans les plan d'eaux de jardins japonais), plusieurs ont reçu des noms, et de nombreuses observations sur la longévité de certains spécimens ont pu être établies, dépassant les 200 ans. Le Poisson Hanako, ayant appartenu à plusieurs maîtres au fil des ans, et mort en juillet 1977, était né en 1751, soit à l'âge 226 ans!

Xestospongia Muta des Caraïbes (Img : Coralpedia)
Certains animaux relativement primitifs comme les éponges ou les coraux, pourraient vivre de 1500 à 4500 ans, et probablement plus : certains de ces animaux invertébrés font partie des cas particuliers, véritables organismes constitués de clones, dont nous parlerons plus loin dans cet article. Quoiqu'il en soit, plusieurs d'entre eux ont d'ores et déjà reçu des estimations d'âge exceptionnel : la grande et rouge éponge Xestospongia muta des Caraïbes disposerait vraisemblablement d'une longévité allant jusqu'à 2300 ans, tandis que le corail noir Antipatharia que l'on trouve généralement dans les eaux tropicales, atteindrait quant à lui aisément un âge évalué à plus de 2000 ans...

Les organismes vivants (ou ayant vécu) les plus vieux (les plus âgés)

Cas particuliers

La nature offre de nombreux cas étranges pour lesquels le concept d'âge semble ne pas s'appliquer de manière habituelle. Il est ainsi, parfois, difficile d'estimer précisément le temps depuis lequel un organisme vit, surtout lorsqu'il est mort entre-temps, ou qu'il s'est dissocié, reconstitué, cloné, qu'il est entré en stase ou qu'il a rajeunit...

Immortalité biologique

Au sens strict, l'immortalité biologique définit l'absence de progression du taux de mortalité dans une population, au fil du temps. Si, par exemple, 0,5% des organismes d'une espèce donnée meure chaque année, aussi bien chez les jeunes que chez les anciens de cette espèce, on peut penser que ces organismes ne sont pas atteints de vieillesse, ou plus précisément, qu'aucun processus de sénescence ne vient augmenter la probabilité d'une mort au fur et à mesure du temps qui passe. En pratique, on considère un organisme immortel biologiquement lorsqu'il lui est possible de ne jamais vieillir au point d'en mourir (attention, cela ne signifie pas qu'il ne peut pas mourir de vieillesse!). Cet organisme peut en théorie vivre tant que les conditions externes adéquates s'offrent à lui.

L'immortelle Turritopsis Nutricula
Aucun organisme n'est immortel, dans le sens d'invincible ou d'indestructible. Cependant, certaines espèces ne respectent pas le cycle de vie normal partagé par la majorité : Naissance, puis croissance (dont, généralement, maturation sexuelle pour les organismes sexués), puis dégénérescence (vieillesse) et mort. C'est le cas de l'étonnante méduse Turritopsis Nutricula, capable, dans un environnement pauvre, d'interrompre et même de renverser son cycle de croissance. Après avoir atteint sa maturation sexuelle, elle peut, si les conditions externes la poussent dans ce sens, revenir à l'état juvénile lors duquel elle est mieux préparée à tolérer ces conditions. Elle rajeunit véritablement, et bien qu'il soit difficile de le prouver, il semble que ces cycles de croissance-rajeunissement puissent se succéder indéfiniment. Turritopsis Nutricula peut ainsi vivre, en théorie, jusqu'à ce qu'un évènement ou un élément externe la tue. D'autres espèces, par exemple, de homards ou de coléoptères, bénéficient de "techniques" de rajeunissement, ou de l'absence d'un effet de sénescence, qui les rendent potentiellement immortels, ou au moins, rallongent notablement leur vie par rapport à ce qu'elle devrait être.

L'immortalité biologique fut pour la première repérée sur des cellules cancéreuses, cellules particulières chez lesquelles le vieillissement a disparu. La biologie cellulaire nous informe qu'en théorie, chacune de nos cellules est immortelle biologiquement, mais dispose de mécanismes (apoptose) qui la font mourir, que ce soit par vieillissement (par exemple, usure des mécanismes de reproduction telle que diminution de la longueur des télomères) ou en réponse à une agression trop forte (par exemple, autolyse après destruction importante d'adn). La biologie cellulaire nous informe également que la vie telle qu'on la conçoit habituellement n'a véritablement court qu'au niveau multicellulaire chez les êtres sexués : lorsqu'un organisme multi-cellulaire se disloque, on le décrit habituellement comme mourant. Lorsqu'il donne naissance à un nouvel être, qui n'est jamais un clone parfait mais le mélange de deux êtres sexués, on le dit enfant issu de deux parents. Ces concepts n'ont plus court lors de reproduction asexuée (clonage). Le clone parent produit des clones-enfants identiques, dont il est impossible de déterminer lequel est le parent et lequel ou lesquels sont les enfants (le terme le plus adéquat serait "jumeau" mais il n'est pas vraiment parfait). Il est conséquemment tout aussi impossible de déterminer l'instant ou l'être vivant meurt, sauf si tous les clones meurent.

Organismes et colonies clonales

La colonie de Peupliers Faux-Tremble Pando
De tels organismes-colonie au patrimoine génétique semblable sont nommés colonie clonale, et certains d'entre eux atteignent des âges incroyables, bien que plusieurs de leurs éléments-clones meurent au fil du temps. S'il existe des animaux qui se comportent en quasi-colonie clonale, tels que les siphonophores ou les coraux, les plus âgées des colonies clonales sont des plantes, terrestres comme Pando, ou maritimes comme Posidona Oceanica. Tandis que Pando pourrait cumuler un total de 80 000 ans, Posidona Oceanica pourrait en atteindre 100 000! chacun des composants atteint un âge bien plus court, mais l'organisme global, et donc, son patrimoine génétique, est immuable depuis la naissance du premier être qui fut par la suite cloné.

Mais le clonage se rencontre chez toutes les espèces capables de parthénogenèse, c'est-à-dire, capables de reproduction à l'identique, asexuée, comme c'est le cas de l'hydre, également considérée par certains côtés comme biologiquement immortelle. Certaines espèces ont également d'impressionnants pouvoirs de régénération qui non seulement jouent sur leur longévité, mais également sur leur résistance aux agressions externes, comme en témoigne la possibilité pour l'axolotl de régénérer un membre, voire une partie de son cerveau, et de supporter des greffes invraisemblables.

Résurrection?

Les microscopiques ours d'eau ou Tardigrades
Chez les animaux, les microscopiques tardigrades sont capables dans des conditions extrêmes, de se déshydrater à 90%. Ils se mettent ainsi en état de stase (cryptobiose) lors duquel leurs fonctions métaboliques sont ralenties voire stoppées, un état adéquat pour résister à un environnement particulièrement hostile (radiations, famine, sècheresse, et même vide de l'espace!). Le métabolisme est tellement ralenti qu'on peut le considérer inexistant : le tardigrade est en état de mort clinique, en attente d'un changement de l'environnement qui le rendra plus confortable. Lorsque le milieu est propice, le tardigrade peut "renaître", se réhydrater et reprendre une activité normale. Certains tardigrades ont ainsi été dans un état de non-vie pendant près de 120 ans!

Plus de 1000 espèces de tardigrades sont recensées, certaines ayant une espérance de vie de quelques mois, d'autres de quelques années (en moyenne, 3 à 30 mois). Cette longévité réduite comparée à l'âge réel des spécimens maintenus en cryptobiose pendant plusieurs années montre le décalage qu'il existe, en biologie, entre l'âge effectif, l'âge physique, la longévité. Certains de ces tardigrades sont redevenus vivants plus de 100 ans après leur naissance!

Plus que tout tardigrade, des êtres vivants simples comme les bactéries ou les archées sont capables d'une "survivance" encore plus longue : des organismes tels que Deinococcus Radiodurans ou Kineococcus Radiotolerans sont capables de survivre à des conditions autrement plus extrèmes, et cumulent les résistances de façon encore plus prononcée que celles des tardigrades. Dotés d'une structure plus simple, ils sont également capables de survivre à une période de cryptobiose nettement plus importante, s'accompagnant de déshydratation et de froid extrême. Russel Wreeland et ses collègues de la Chester University auraient ressuscité une halobactérie emprisonnée dans des cristaux depuis... 240 millions d'années!

Vers l'inconnu

Que ce soit sur terre, comme dans la forêt amazonienne, ou dans les mers polaires et abyssales, de nombreux endroits du globe nous sont encore seulement partiellement connus et l'on y découvre régulièrement de nouvelles espèces dont les caractéristiques nous échappent. Parmi ces espèces peu connues se cachent peut être les futurs records en tout genre, dont celui de la longévité : on sait en effet que le froid des fonds marins ou polaires entraîne souvent un ralentissement de la croissance, auquel certaines espèces se sont adaptées et vivent naturellement plus longtemps que des espèces proches issus de milieux plus chauds. Il ne serait donc pas étonnant d'y découvrir animaux ou autres organismes à la longévité exceptionnelle. Les animaux que l'on connait actuellement n'ont eux même pas encore livré tous leurs secrets, tandis que l'on découvre chaque jour davantage les capacités formidables de certains organismes, ultra-résistants à toute sorte de conditions (par exemple, Deinococcus Radiodurans), adeptes de la régénération comme l'axolotl ou l'hydre, immortels ou dotés d'une certaine propension à la résurrection, comme les tardigrades ou les méduses (Turritopsis Nutricula)!

Nul doute qu'à venir, de nouvelles et fascinantes découvertes viendront étoffer cette passionnante quête de connaissances que les Sciences de la Vie nous offrent!


3 commentaires:

Zamzam a dit…

Super explication, passionnant!

☼TiT0uM☼ a dit…

Entièrement d'accord avec Zamzam, merci pour ce superbe article !

S.D. a dit…

Merci pour vos encouragements! :)

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