L'invasion européenne de la fourmi d'Argentine - Linepithema humile



Forêt de Blois, 150 km au sud de Paris. Deux armées s'amassent. L'une, composée de seigneurs aux domaines individuels, barbares et puissants, des guerriers à la force non-humaine et à l'agressivité sans pareille. Pour l'autre, l'atout est le nombre : une armée vaste comme la France n'en avait jamais vu. Une vague déferlante et sans peur, dans laquelle le sacrifice est de rigueur, pour laquelle l'individu n'est rien, une armée dont le pouvoir est la domination s'étend inexorablement...

L'époque? Ici et maintenant. Un canular? Non. Pendant que des équipes de rugby ou de football se dispute un ballon dans des stades fermés, a lieu, dans les sous-bassement des forêts françaises, la plus grande guerre que l'Hexagone ait connu face à l'Argentine. Ravageuse, destructrice, monstrueuse par sa taille, la violence et le nombre des protagonistes...

Des fourmis d'argentine à l'attaque d'une fourmi californienne, pogonomyrmex. Img : A. Wild

Initiation

Les premiers affrontements débutent dans les années 1890 (après une première escale à Madère, dès 1847) lorsque par mégarde, un bateau argentin embarque des passagers clandestins, qui chez eux, ne sont en définitive que des individus communs. L'Argentine est pour eux la planète Krypton. Sur cette planète, ils ne sont rien... Mais lorsqu'ils débarquent en Espagne après plusieurs jours d'un voyage incertain, leurs pouvoirs prennent toute leur ampleur...

Dès leur arrivée, la bataille fait rage, le peuple immigré s'agrandit, occupant les terres de leurs voisins immédiats, détruisant totalement 95% des adversaires présents. L'implantation réussie, commence l'expansion vers des nouveaux territoires... La colonie s'étend, les barbares autochtones sont réduits à néant : Linepithema humile, la fourmi d'Argentine, inflige la raclée de leur vie à la majorité des espèces qui ne pensaient jusqu'alors, qu'à se battre entre elles... et pas seulement les fourmis...

Liguées contre l'ennemi

La force de l'Argentine, c'est le jeu collectif. Dans le cas de Linepithema humile, c'est bel et bien cette tendance pour chaque colonie, à se regrouper sous une même bannière, qui fait la force de l'armée : tandis que toutes les espèces locales sont rivales entre elles, mais également avec les colonies d'une même espèce, les fourmis d'Argentine, elles, ont perdu l'habitude de s'entre-tuer...

Génétique et collectivité

Leur organisation sociogénétique est caractérisée par la présence de reproducteurs femelles très nombreux, échangés entre les divers nids, fécondés une seule fois par des mâles eux-mêmes très mobiles. La conséquence en est l'absence de consanguinité, donc une parenté génétique faible entre les divers individus de la société. Les chercheurs ont alors remarqué l'invariance progressive des marqueurs "d'odeur de reconnaissance", les phéromones dont se servent les fourmis pour s'identifier comme amies ou ennemies.

Phéromones différentes, donc, tu n'appartiens pas à ma colonie... En l'occurrence, le brassage génétique important entre les colonies a donc pour conséquence, qu'une fourmi d'Argentine se trouvant en Italie, reconnaîtra comme "sœur", une autre fourmi d'Argentine venant d'Espagne! A l'inverse, chaque colonie d'un espèce locale se reconnaît et se différencie d'autres colonies de la même espèce, qui sont alors considérées comme ennemies.

Chaque colonie de fourmis d'Argentine fait alors partie d'une super colonie qui ne cesse de s'étendre sur le pourtour méditerranéen depuis un siècle, annihilant les espèces de fourmis locales qui ne peuvent lutter contre une organisation si vaste... L'avancée est-elle inéluctable...?

Des dégâts et des odeurs

Ces fourmis d'Argentine sont un véritable fléau pour les écosystèmes. Elles sont classées parmi les espèces dites "invasives", dont l'élevage est interdit... On en comprend les raisons : même les humains ne savent arrêter leur progression, elle ruinent certaines habitations et occasionnent des dégâts matériels très importants. Elles refaçonnent complètement les biotopes en éliminant 95% de leurs congénères et de nombreuses espèces non-fourmis... rien ne semble les arrêter...

Une vague qui s'étend sur plus de 6000 kilomètres de côte méditerranéenne, des centaines de milliards d'individus qui font partie d'un même clan, qui ont imposé leur domination mais dont le règne touche peut être à sa fin...

La fin d'une ère

Soigner le mal par ses moyens : une nouvelle super colonie de fourmis d'Argentine a fait son apparition en Catalogne, hyper agressive, beaucoup moins importante en nombre, mais rivale... En Argentine, Linepithema humile se comporte de la même façon que nos fourmis européennes, les colonies s'entre-tuant. De nombreux entomologistes espèrent voir en la nouvelle rivale un moyen de retourner à une organisation plus classique, et à une diversité plus bénéfique à l'écosystème.

La répartition des Linepithema humile à travers les côtes méditerranéennes. Img :  S. Desbrosses.
Autre écueil à leur développement, en France, le climat se révèle un obstacle : les fourmis d'Argentine ont besoin de chaleur et d'humidité, ce qui explique qu'elles ne s'éloignent que peu des côtes. La fourmi d'Argentine a également trouvé en Europe un autre rival inattendu : les petites fourmis rousses de nos contrées, elles même hyper-agressives et puissantes, qui tendent à freiner l'avancée de la super colonie. Bien que chaque colonie de ces fourmis rousses possède des phéromones qui les distinguent des autres colonies rousses, leur force et leur ardeur belliqueuse les rendent très dangereuses. Des barbares pour trancher la vague...

Enfin, génétiquement parlant, de nombreux scientifiques estiment qu'une super colonie n'ayant que peu de variabilité génétique est condamnée, tôt ou tard, à disparaitre... Par exemple, le moindre virus un tant soit peu agressif, touche une population sévèrement, mais plus les variabilités sont grandes, plus la probabilité que des résistances émergent de cette population est grande. Un autre espoir serait le retour à un mode monogyne (une seule reine pour chaque nid). Actuellement, les supercolonies possèdent plusieurs reines dans chaque nids (polyginie), phénomène qui explique en partie que des colonies éloignées ne se reconnaissent pas comme ennemies.

Récents développements

Lors d'une étude menée en 2009, puis 2011, le chercheur japonais Eiriki Sunamura a montré que d'autres super-colonies formées sur d'autres territoires, appartenaient également à la super-colonie européenne. La plus grande super-colonie de la Californie (nommée Californian Large) s'étendant sur 900 kilomètres, ainsi que la super colonie dominante au Japon (400 km). De nouvelles super-colonies ont été répertoriées en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du sud, toujours appartenant à la même super-colonie, formant ensemble un nouvel ordre de distribution, une Méga-colonie partant vraisemblablement à la conquête du monde!

Un intérêt pour la science, mais également pour l'homme

Pour de nombreuses raisons et intérêts, l’évolution des sociétés d’insectes telles que les fourmis sont un domaine d’étude important de la Vie Artificielle. L’intelligence collective de ces grands groupes constitue l’un des fleurons de la recherche en intelligence artificielle, sous dénomination de Système Multi-Agents : des milliers d’agents simples régis par des règles simples forment des structures d’une complexité, d’une efficacité et d’une robustesse impressionnantes. C'est le cas des fourmis : séparées les unes des autres, chaque fourmi obéit à des règles simples (trouver de la nourriture, marquer la route, nourrir les larves...) mais a peu de chance de survivre isolément, de construire un nid ou de se défendre contre un prédateur. Par contre, l'interaction d'un nombre élevé de fourmi, toujours avec les mêmes règles de conduite, permet d'organiser de grands projet de construction, de tuer de grosses proies, de partager la nourriture afin que le collectif survive.

Changer une seule règle à l’échelle de l’agent, par le biais par exemple de son code génétique, peut avoir des répercussions gigantesques, sur l'organisation globale, sur son efficacité. Ces procédés et leurs études ont de nombreuses implications pour l'utilisation future de nanotechnologies, dans lesquelles on voit des millions d'agents ayant un but commun, par exemple, l'élimination d'une tumeur ou des vaisseaux sanguins qui l'irriguent.

Même à l'échelle macroscopique, les système multi-agents ont leur intérêt, un système multi-robot destiné à accomplir une tâche est plus avantageux dans certains domaines, (par exemple construction, surveillance, sauvetage, exploration d'une nouvelle planète...) qu'un robot unique qui s'arrête dès qu'une pièce vient à être défectueuse. A l'échelle du software également : les réseaux neuronaux sont généralement plus robustes et polyvalents qu'un système informatique procédural : quand une ligne de code foireuse fait aisément planter un système, des centaines de neurones artificiels grillés sur un réseau neuronal en comportant des dizaines de milliers, n'affectent que peu le fonctionnement du programme.

Références bibliographiques : 
Cet article est tiré de notre article original :
Desbrosses S. (2007). Génétique et intelligence collective : les stratégies guerrières des fourmis
* http://membres.lycos.fr/dmouli/ et
* http://www.univ-tours.fr/irbi/UIEIS/Articles%20presse/Argentine.htm
* http://www.dinosoria.com/fourmi_feu.htm


2 commentaires:

Jonathan Bonet a dit…

Bonjour, un article bien sympathique pour un modèle intéressant pour l'enseignement de l'action de l'homme sur la biodiversité.
Attention dans le titre vous avez mis une majuscule au nom d'espèce humile, dans la classification binomiale on utilise une majuscule pour le genre mais jamais pour l'espèce. (ex: Danio rerio)

S.D. a dit…

Une vilaine habitude, et je vous remercie de me l'avoir fait remarquer!

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