Les stratégies guerrières des fourmis : l'Art de la guerre



Ainsi que le pressentait Sun-Tsu, la guerre est un Art, dont les hommes ne sont pas les seuls représentants et détenteurs. Nombres d'espèces développent des stratégies guerrières qui n'ont rien à envier à l'espèce dite "dominante".

Parmi ces espèces, sans nul doute, font parties des plus impressionnantes les espèces d'insectes sociaux tels que termites, abeilles, guêpes... On y trouve même des espèces étranges d'araignées (par exemple, anelosimus eximius) dont on pensait les habitudes solitaires et asociales. Ces colonies d'insectes ont développé au fil du temps de nombreuses stratégies d'attaque, de défense, de contrôle démographique ou de gestion du territoire. A ces égards, l'ordre animal des Formicidae, que tout le monde connait sous le nom de fourmi, ferait pâlir d'admiration les chefs militaires du monde entier.

L'effort de guerre et le contrôle démographique

Pour se protéger ou entreprendre des campagnes guerrières, les colonies créent des soldats, caste ayant pour but la sauvegarde de la colonie, par tous les moyens, y compris le sacrifice. Pour créer des soldats, les ouvrières suralimentent les larves (l'alimentation va déterminer la caste) aux dépens d'un développement plus avantageux de la colonie... Cet effort de guerre va donc ralentir temporairement l'évolution de la fourmilière.... C'est pourquoi en temps de paix, cette production reste limitée (sauf dans les colonies de grande envergure, déjà installées), mais il suffit qu'une menace de guerre soient perçue par les ouvrières pour qu'apparaisse une augmentation de la garde.

Espionnage et désinformation

Solenopsis Invicta*; Img CISR Californy
D'autres stratégies s'apparentant au contrôle de l'information, ont pu voir le jour au fil de l'évolution, comme c'est le cas dans une guerre monumentale opposant, aux USA, les fourmis de feu "Solenopsis invicta", extrêmement puissantes, et leur ennemies jurées, les fourmis communes de bois ou Pheidoles (Pheidoles megacephala). Ces dernières ont conquis une grande majorité des écosystèmes terrestres de part le monde. L'espèce est particulièrement invasive et pose de nombreux problèmes, tant aux habitations qu'aux petits vertébrés ou à la faune locale. Alors qu'on pensait les fourmis du feu nettement aptes à rivaliser, celles-ci étant par nature particulièrement agressives et dangereuses (leur piqûre est très douloureuse et dangereuse, à tel point qu'elles peuvent chasser de petits mammifères), la réalité sur le terrain est tout autre. Les fourmis de feu possèdent des nids cent fois plus importants que ceux des pheidoles, un venin très puissant et une force sans pareille... et pourtant, les pheidoles abondent autour de leurs nids... pourquoi?

Pheidole Megacephala ; img animalsurvey.com
Les fourmis de feu envoient leurs éclaireurs autour de la colonie afin de repérer toute éventuelle menace... dès lors qu'une pheidole même ouvrière, croise le chemin d'un éclaireur Solenopsis invicta, un premier contact a lieu : la pheidole fonce sur le puissant attaquant pour s'imprégner de son odeur, puis fuit immédiatement, retournant vers sa colonie en secrétant des phéromones d'orientation qui vont rediriger ses acolytes. Elle ne manque pas au passage de bousculer ses congénères, qui, excités par l'odeur de l'assaillant qui imprègne la fuyarde, ont tôt fait de remonter la piste jusqu'à la fourmi de feu, en nombre supérieur et en excitation croissante... Le puissant éclaireur de feu est rapidement réduit à néant... De fait, comme aucun éclaireur ne revient à la colonie, les fourmis de feu ne se rendent simplement pas compte de la présence de pheidoles...

*Solenopsis invicta est une espèce particulièrement agressive, provocant de vives douleurs chez l'homme et capable de tuer de petits mammifères. Son attaque est immédiate dès la moindre menace. Elle mord tout ce qui bouge et est à sa portée, mais la morsure en elle même ne sert qu'à s'accrocher solidement à la proie. Une fois harnachée, elle pique de son dard, comme le montre la photo, transperce la défense en injectant du venin. Elle peut ainsi piquer de nombreuses fois après s'être accrochée.Elles sont responsables d'environ 80 décès par an (principalement allergiques) et sont considérées comme les fourmis les plus dangereuses au monde.

Guerre totale et génocide

Pheidoles et autres espèces guerrières adaptent leurs campagnes selon une stratégie de comptage efficace destinée à estimer les forces ennemies : plus les affrontements entre un groupe de pheidoles et un éclaireur Solinopsis sont nombreux, plus elles déduisent que la source est puissante, et inversement. Moins les affrontements sont nombreux, plus les pheidoles s'étendent, se rapprochent de la colonie adverse... Dès que la colonie pheidole a atteint un nombre suffisant d'éléments, et plus les affrontements se font rares, plus la date fatidique de l'envahissement approche. Si les escarmouches ont leur stratégie, dès qu'une colonie atteint un nombre 10 fois plus important que la colonie rivale, se met en place l'invasion totale et barbare : retour aux armes et aux stratégies primitives, massacre à la mandibule, jet de venin et d'acide formique... le but étant de tuer la reine et dévorer les couffins, afin que l'annihilation soit totale, nette et définitive.

Terrorisme, guérilla et sacrifice

Une kamikaze après détonation ; Img M. Moffet
Un autre cas intéressant est celui des fourmis kamikazes d'une espèce de camponotus (camponotus saundersi) vivant dans les forêts de Malaisie : leur corps est traversé, des mandibules à l'extrémité de l'abdomen, par des glandes bourrées de sécrétions toxiques, qui les transforment en véritable bombe ambulante. Quand ces fourmis se trouvent en difficulté en combat, elles contractent violemment leurs muscles abdominaux, faisant éclater leur exosquelette et inondant leurs adversaires de venin gluant et corrosif. L'explosion de l'organe interne et le déversement du venin permet d'immobiliser et tuer les adversaires proches. Ce phénomène, nommé autothysis (Maschwitz et Maschwitz, 1974) se retrouve chez toutes les espèces de componotus cylindricus, mais également chez d'autres espèces non fourmis. Les soldats termites globitermes sulphureus l'utilise dans les même circonstances, ou lors des guerres intra-nid, pour condamner l'accès d'un tunnel.

État de siège et gestion du territoire

Fourmi pot-de-miel Myrmecocystus ; Img G. Hume
D'autres fourmis comme la fourmi du désert, inondent l'entrée des colonies d'autres espèces, de substances toxiques qui provoquent la crainte de leurs ennemis. Elles assiègent ainsi des colonies et en profitent pour rafler la nourriture du domaine de chasse, affaiblissant leurs adversaires pourtant dix fois plus grosses, les fourmis de miel. Celles-ci ont développé des stratégies de réserves leur permettant de contrer la fourmi du désert : certaines ouvrières sont dévolues à une tâche de stockage, ingurgitant la nourriture récupérée en période faste, se gonflant jusqu'à en être immobilisées, afin de servir de garde-manger aux autres fourmis de la colonie pendant les périodes de vache maigre.

Coup d'état

Solenopsis daguerri (Santschi), a choisit quant à elle de frapper au cœur les colonies ennemies, qu'elle envahit dans l'espoir de remplacer la reine adverse, afin de prendre le contrôle de la colonie.  Les solenopsis daguerri rentrent dans un nid de fourmi de feu en émettant des phéromones leur permettant de passer inaperçues (reconnues par les fourmis de feu comme appartenant à leur colonie) et cherche la reine : deux ou trois envoyées suffisent : une fois la reine trouvée, solenopsis daguerri. grimpe sur le dos de la reine fourmi de feu et la retient fermement avec ses pattes et ses mâchoires, puis commencent à produire des phéromones semblables à celle de la reine adverse.. Les ouvrières nourrissent alors les parasites en délaissant leur reine, qui s'étiole et meure. Les solenopsis  daguerri peuvent alors en toute tranquillité donner naissance à de nouvelles reines. Cette particularité en fait par ailleurs, pour les hommes, une arme de lutte très intéressante contre d'autres espèces[1].

Vol de larve et esclavagisme 

Dans le même esprit, la reine Formica sanguinea est capable de tuer la reine d'une autre colonie , par exemple de Formica Fusca, pour lui prendre sa place et bénéficier de ses soutiens. La reine n'est en effet pas capable de s'occuper seule de sa première génération d'ouvrières. Lorsque sa colonie se développe, il n'est pas rare que des formica sanguinea lancent de véritables raids contre les colonies voisines, volant pupes, larves ou cocons pour les ramener dans leur propres colonies et augmenter ainsi la force de travail.

Le raid peut obéir à un schéma d'attaque en plusieurs étapes : lorsque le soleil est au plus haut dans la journée, et qu'un nid de serviformica (formica fusca) a été repéré, plusieurs groupes d'une centaines d'ouvrières Sanguinea se forment et se préparent à l'attaque : l'un des groupes va investir le nid adverse à la recherche du couvain, excitant les formica fusca dont plusieurs ouvrières vont tenter de protéger les cocons et les larves, en s'enfuyant du nid. Attend patiemment au dehors, le reste de l'armada Sanguinea qui se jette sur les fuyardes pour dérober les futurs esclaves.

Une fois intégrées au couvain, ces nouvelles fourmis en devenir seront traitées comme leurs sœurs génétiquement différentes, afin de devenir des ouvrières esclaves de la colonie.

D'autres espèces tendent à raffiner la prise de pouvoir d'une colonie esclave. ainsi,  la reine Myrmoxenus ravouxi va faire la morte près d'une colonie adverse afin que les ouvrières de cette colonie l'amènent directement dans le nid. Une fois installée, elle tue la reine, s'imprègne de ses phéromones et commencent à pondre ses œufs, bénéficiant de l'aide des ouvrières esclaves ignorantes de la duperie.

De la même façon, les fourmis amazones (Polyergus rufescens) sont devenues si dépendantes de cette méthode qu'elles sont incapables d'élever leur couvain ou de développer leur nid sans l'aide d'esclaves d'autres colonies.

En conclusion

Les fourmis sont les formes de vie parmi les plus agressives de la planète, basant leur politique étrangère sur l'agression ininterrompue, la conquête territoriale constante et l'annihilation des colonies voisines par génocide, et ceci dès que possible. Depuis 100 millions d'années, les fourmis se livrent des luttes sans merci et conquièrent la quasi totalité de la surface habitable. Elles représentent en nombre quelques 10 millions de milliards d'individus. Elles correspondent en biomasse à près de 4 fois la biomasse de tous les vertébrés terrestres, et près de 20 % de celles de l'ensemble des insectes. Preuve, s'il en fallait, de l'omniprésence et de la puissance adaptative de ces éternels constructeurs et guerriers.

[1] Drees M. B., Knutson E. (2002). Potential biological control agent for the red imported fire ant. Texas A&M University. College station, Texas.


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