Rhabdophis Tigrinus, le voleur de venin



Le Yamagashi, ou Tiger Keelback, vole le venin des crapauds qu'il chasse afin d'assurer sa propre défense contre ses prédateurs.

De son nom scientifique Rhabdophis Tigrinus, de la famille des Colubridae, ce serpent vit dans l'est de l'Asie, parcourant les terres de Russie de l'est, de Corée, de Chine (& l'île de Taïwan), du Vietnam et du Japon. Rhabdo signifie "tige", ou "baguette (magique)", ophis est le suffixe désignant le serpent, aux couleurs tigrées (Tigrinus).

Ecologie et biologie

La tête d'un Rhabdophis (img : D. Hutchinson) sur laquelle
on aperçoit nettement le renflement dû à la présence de
glandes nucales.
D'une longueur moyenne allant de 60 à 100 cm, Rhabdophis Tigrinus atteint rarement la longueur de 130 cm, avec un maximum décrit de 170 cm. Sa tête ovale se distingue notablement de son cou, ses larges yeux présentent une pupille ronde entourée d'un anneau gris, l'iris est brun foncé. Rhabdophis possède deux séries de glandes sur sa nuque et une paire de larges crocs, reliées à d'autres glandes (venimeuses), modérément en arrière de sa mâchoire. Il arbore des taches allant du jaune à l'orange-rouge sur son dos, parfois du vert olive, et sa robe composée d'alternances couleur/noir se décline sous une forme de damier. La partie ventrale de sa tête est de couleur blanche-grise, ses écailles ventrales tirent vers le noir.

Rhabdophis est un opystoglyphe : ses larges crocs injectant une faible dose de venin sont typiquement recourbés vers l'arrière et se situent à mi chemin sur le maxillaire supérieur. Cette particularité a valu aux opystoglyphes le nom de serpents à crochets arrière (ou en arrière). Une attaque est conséquemment moins dangereuse que celle d'un serpent dont les crochets sont avancés, comme c'est le cas, par exemple, du serpent à sonnette. De plus, le comportement de Rhabdophis face à un prédateur s'oriente plus généralement vers la fuite ou la défense passive (grâce à ses glandes nucales). Toutefois, des cas létaux sont cités dans la littérature japonaise. Il est considéré comme un serpent peu dangereux pour l'homme mais potentiellement mortel.

Un jeune Rhabdophis dont la peau colorée rappelle un damier (img : Isao Hoshino)
Son habitat se constitue principalement de lieux humides, telles que rivières de montagnes, ruisseaux et sols forestiers.  La femelle produit, en été, de 8 à 47 œufs par couvée, donnant naissance à des nouveaux-nés de l'ordre de 16 cm de long.

Prédation, comportements de défense et toxicologie

Rhabdophis se nourrit essentiellement de petits vertébrés, tels que des mammifères, des grenouilles ou des crapauds, et occasionnellement des poissons ou d'autres serpents. C'est un chasseur diurne qui utilise donc des indices visuels en plus des signaux chimiques (goût et odorat, notamment grâce à sa langue) pour attraper sa proie.

Sa présence sur plusieurs iles japonaises a permis de constater une extraordinaire particularité défensive[1] : sa capacité d'absorption et de réutilisation d'une substance toxique, bufadiénolide (stéroïde), produite par des crapauds vénéneux que le serpent a ingéré. Ces serpents adoptent en effet différents comportements de défense selon les possibilités de leur régime alimentaire[2] :

  • Les Tigrinus que l'on trouve sur des îles exemptes des crapauds venimeux ont une attitude typique de fuite ou d'immobilité lors de la rencontre d'un prédateur.
  • Par contre, les Tigrinus que l'on trouve sur une île pourvue de nombreux crapauds vénéneux, adoptent un comportement défensif tout à fait inhabituel : ils se lèvent et bombent la nuque vers l'assaillant lors de l'attaque d'un prédateur, aplatissant leur cou à la manière des cobras, mais tournant le dos à l'attaquant. Ce faisant, ils exposent leur nuque, libèrent les substances de la paire de glandes nucales, rendues vénéneuses suite à l'ingestion de crapauds eux même vénéneux, et le transfert des composés toxiques du système digestifs aux glandes nucales. Les muqueuses de l'assaillant, principalement des oiseaux tels que le faucon, sont fortement irritées par cette substance, les prédateurs finissent donc par éviter ce serpent.

Le système de glandes nucales (img : D. Hutchinson).
A. Renflement ; B. Série glandulaire ; C. Coupe transversale.
Ainsi, les comportements défensifs des rhabdophis semblent dépendre de la faune locale, et plus particulièrement du type de proies disponibles. Cet aspect pressenti par Mori et Burghardt (2000) est particulièrement mis en évidence dans l'étude conduite par Hutchinson et al (2007), dans laquelle des rhabdophis privés de leurs habituelles proies vénéneuses ne présentent plus de substance bufadiénolide dans les glandes de leur nuque. Le régime alimentaire imposé par la présence ou l'absence de proie vénéneuse a ainsi façonné le comportement défensif de Rhabdophis selon sa localisation géographique : fuite dans les territoires dépourvus de proies vénéneuses, comme l'île de Kinkazan, et défense passive utilisant le potentiel des glandes nucales, dans les territoires pourvus, tels que l'île d'Ishima.

L'étude de Hutchinson et al démontre également la passation de cette toxicité entre une mère ayant une forte concentration de toxine et ses nouveaux-nés, leur permettant ainsi de se défendre dès le début de leur vie. Il faudra toutefois au nouveau-né un régime alimentaire adéquat pour continuer à se servir de cette défense, puisque Rhabdophis ne produit pas lui même la toxine de ses glandes nucales.

Les mécanismes conférant à Rhabdophis, d'une part son immunité face aux toxines de ses proies, d'autre part le pouvoir d'absorber ces toxines et de les concentrer dans ses glandes nucales, sont encore inconnus. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un exemple isolé (voir note 1) de "vol de substance", toxique ou non, c'est toutefois l'un des rares cas de vertébrés terrestres absorbant le caractère toxique d'un autre vertébré pour l'utiliser à son profit.

Venin et toxine

En plus de sa capacité défensive à base de toxine, Rhabdophis possède un venin, qu'il produit et injecte grâce à ses crochets arrière. Bien que les attaques contre l'homme soient rares, quelques cas de morsures létales ont été rapportées[3]. Le venin de Rhabdophis provoque des troubles hémolytiques (notamment anticoagulants) dont ont parfois résulté de graves hémorragies internes entrainant la mort. Un traitement pro-coagulant permet de limiter l'impact du venin : à utiliser prudemment, puisque le venin contient à la fois des anti et des pro-coagulants, probablement également des hémorragines. D'autres troubles touchant le système nerveux ont été, rarement, observés. Le venin agit très lentement, chaque mort observée faisant suite à des hémorragies longtemps après la morsure. Pour cette raison, Rhabdophis est reconnu comme l'une des rares espèces de serpents à crochets arrière, dangereuse pour l'homme. Son histoire commerciale est par ailleurs ponctuée d'incidents témoignant de sa nocuité : comme il ressemble à d'autres serpents, relativement inoffensifs (les Thamnophis, courants en Amérique du Nord), le rhabdophis a longtemps été importé aux USA et aux Royaumes-Unis, provoquant de nombreux accidents ayant nécessité une intervention médicale significative. Néanmoins, la place des crocs, en arrière, rend une morsure sur un objet large peut courante[4].

Cette espèce est connue comme l'une des rares espèces, si ce n'est la seule, à la fois venimeuse et vénéneuse (voir note 2) : ses crochets à venin injectent du poison tandis que les glandes de sa nuque permettent d'utiliser la substance toxique venant de son régime alimentaire, en tant que défense vénéneuse .

Notes

1 : plusieurs cas de vol de substances toxiques sont rapportés dans la littérature : certains oiseaux, comme les pitohuis et l'Ifrita de Kowald, de l'Australie de l'Est, expriment sur leurs plumes, un composé proche de la batratoxine qu'ils volent aux coléoptères de leur régime alimentaire. Les dendrobates et les Mantella de Madagascar, deux genres d'amphibiens vénéneux, absorbent les puissants alcaloïdes des fourmis qu'ils mangent.  D'autres couleuvres également sont connues pour stocker la tetrodotoxine provenant de tritons ingérés. Le vol de ressources spécifiques d'une espèce peut aller jusqu'au vol d'organites (par ex. : chloroplastes) et à la kleptoplastie (vol de gène), phénomène lors duquel une espèce s'approprie des parties du génome des espèces ingérées. C'est le cas surprenant de plusieurs espèces de nudibranches ou de limace de mer, dont Elysia chlorotica est un représentant.

2 : Venin et toxique, vénéneux et venimeux : on ne distingue pas les caractères vénéneux et venimeux par la dichotomie classique plante/animal, qui se révèle à la fois fausse et incomplète (voir l'article : Vénéneux, venimeux, quelles différences?). Tandis que les substances stéroïdes bufadiénolides libérées par les glandes nucales rendent vénéneuse, par contact, la peau du serpent au niveau de sa nuque, provoquant principalement des irritations, son venin provoque quant à lui des troubles de la coagulation. Il est activement injecté par morsure et peut être létal. Le Rhabdophis n'est donc que peu dangereux pour l'homme du fait de ses comportements de défense passive, son caractère vénéneux étant relativement faible. En cas de morsure, par contre, il est préférable de consulter, l'envenimation pouvant entrainer des troubles sévères, bien que rares, après plusieurs heures à quelques jours.

Les écailles du Rhabdophis adulte peuvent présenter une magnifique coloration mêlée de jaune, d'orange, de rouge, de vert et de noir. C'est l'une des raisons pour lesquelles ce serpent fut importé régulièrement par le passé, sous un mauvais nom. On le confondait en effet avec des couleuvres inoffensives, jusqu'à ce que plusieurs incidents nécessitant une intervention médicale ne mette un frein à l'importation en recommandant une prudence accrue. (Img : 1. NaturePhotography. 2. Alan Savitsky)

Références :
[1] Hutchinson D. A., Mori A., Savitzky A. H., Burghardt G. M., Wu X., Meinwald J., Schroeder F. C., (2007). Dietary sequestration of defensive steroids in nuchal glands of the Asian snake Rhabdophis tigrinus. PNAS. 13 février 2007 ; 104(7) : 2265-70.
[2] Mori A., Burghardt G. M., (2000). Does prey matter? Geographic variation in antipredator responses of hatchlings of a Japanese natricine snake (Rhabdophis tigrinus). J. Comp. Psychol. Décembre 2000 ; 114(4) : 408-13.
[3] Mittleman M., B., Goris, R., C., (1974). Envenomation from the bite of the japanese colubride snake Rhabdophys Tigrinus. Herpetologica : 30, 113-119. Jstor.
[4] Sawai Y, Honma M, Kawamura Y, Saki A, Hatsuse M. 2002. Rhabdophis tigrinus in Japan: Pathogenesis of envenomation and production of antivenom. Journal of Toxicology. Toxin Reviews vol. 21(1-2): 181-201.


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