Vénéneux, venimeux : quelles différences?



On a coutume d'associer exclusivement l'adjectif "venimeux" à des animaux, et son parent proche, "vénéneux", aux plantes.

Qu'elle soit totalement ou partiellement fausse, cette distinction est avant tout incomplète : on considère qu'il existe 6 règnes dans la nature. S'il fallait faire séparation, il ne faudrait pas oublier d'inclure les archées, les bactéries, les champignons, les protistes. Par ailleurs, certains cas d'organismes ayant des propriétés toxiques présentent des caractéristiques limites, et remettent à priori en cause la dichotomie parfaite Plantes vénéneuses / Animaux venimeux.

Quelques cas limites
  • Le Varan du Komodo possède à l'intérieur de sa gueule, un formidable bouillon de culture propice au développement de nombreuses bactéries contre lesquelles il est relativement immunisé. Par contre, un animal qu'il mord, s'il ne meure pas tout de suite, peut décéder plusieurs jours après l'attaque, à cause de l'infection provoquée par ces bactéries, déposées et inoculées lors de la morsure. Néanmoins, le varan ne possèdent pas de glandes spécifiques créant une substance toxique à des fins d'injection. On peut même dire que l'infection résultant est le résultat passif de la morsure (qui, elle, constitue le comportement actif). Difficile de qualifier de venin ce que l'on pourrait plutôt ranger dans une catégorie de substances vénéneuses. Ce sont d'ailleurs les bactéries, représentantes d'un règne autre que le règne animal, qui se montrent agressives - et dans ce cas, le varan ne peut être considéré ni comme vénéneux, ni comme venimeux...
  • L'ortie commune possède des piques urticants dont le seul but est d'éloigner ou d'agresser un éventuel prédateur. Ces piques sont emplies de substances toxiques ayant pour effet de provoquer, entre autre, une vive douleur. Ces substances sont produites en vue de cette agression passive. On peut alors considérer ces piques comme une arme plus proche d'un venin, puisque secrétée par la plante, sa seule fonction consistant à provoquer douleur et fuite. D'autres plantes sont par ailleurs si toxiques qu'elles provoquent paralysie ou mort de l'assaillant.
  • D'autres animaux tels que les pitohuis et certains batraciens (phyllobates) secrètent sur leur plumes ou par les pores de la peau des substances toxiques (par exemple, batrachotoxine), particulièrement violentes. Elles ne sont pas injectées activement mais plutôt déposées par le contact. Peut on parler de venin alors que l'inoculation ne serait pas contrôlée par l'animal possédant cette substance?
  • Certaines plantes carnivores produisent des sucs permettant d'attaquer chimiquement leur proies.
D'autres organismes encore présentent quelques particularités qui remettent en question la dichotomie habituelle. Il faut donc, pour différencier une substance venimeuse d'une substance vénéneuse, définir précisément ce que sont l'une et l'autre. Or, il arrive qu'une substance vénéneuse trouvée chez une plante soit également une substance que l'on trouve chez des animaux, sous forme de venin. Il est donc claire que si distinction il y'a, celle-ci ne se fera pas à partir de la composition chimique de la substance, mais bel et bien sur des caractéristiques externes, par exemple fonctionnelles, ou par l'origine. Plusieurs aspects permettent ainsi de distinguer Venin et Substance vénéneuse.

Distinctions

Organismes vénéneux et venimeux ont en commun le fait de transférer des substances toxiques (poisons) à un autre organisme. Ce transfert peut être actif (morsure avec injection, jet de venin, piqûre) ou passif (par ingestion, dépôt, morsure avec transfert passif de substance toxique). Ainsi le mode d'inoculation est soit direct (l'objectif primaire est d'injecter du venin), soit indirect (l'injection de la substance toxique est une conséquence des évènements).

Le venin se transfère généralement activement, une substance vénéneuse se transfère passivement. Ainsi, dans le cas d'ingestion de toxines de champignons ou de plantes, on parle de substance vénéneuse. Dans le cas d'une irritation par contact (Pitohui et phyllobates, par exemple), on parlera alors d'animaux vénéneux. Dans le cas d'un mécanisme actif de défense ou d'attaque dont la fonction primaire est l'agression, on parlera plus volontiers de venin ; c'est le cas pour le venin classique de serpent ou d'araignée, mais également en ce qui concernent certains mécanismes de plantes telles que les orties.

A cet égard, il faut noter l'une des stratégies de défense symbiotique dont certaines plantes font usage : si l'une subit une agression, elle diffuse dans l'air, en réponse, des messagers chimiques qui, reçus par des plantes de la même espèce, voire différentes, amènent la production de toxines qui amélioreront leur défense. Ainsi, les plantes se "parlent" et le mécanisme de défense actif se met en place, conduisant à la production de toxines. Ce mécanisme s'apparente davantage à la production de venin (substance crée destinée à agresser - en se défendant chimiquement) qu'à une production anodine ou continue de substance toxique.

Le venin tire généralement son origine de la salive et des sucs digestifs que les animaux produisent. Au fil de l'évolution, ces sucs, ces enzymes, sont produits par des glandes reliées à des dards, des crochets... qui permettent d'injecter directement la substance dans la proie. Dans cette optique, toute substance n'ayant pas la provenance du système digestif ne peut être considéré comme un venin. On peut imaginer que c'est la cas pour les animaux qui expriment la toxine sur leur peau ou leur plumes.

Il y'a ainsi 4 façons d'envisager les différences entre substances vénéneuse et venimeuse :
- une substance vénéneuse est d'origine végétale ou mycète (champignon), une substance venimeuse est d'origine animale. Dans ce cas, on qualifie d'autres règnes comme les bactéries, d'espèces toxiques, produisant conséquemment des poisons et toxines sans référence à un caractère vénéneux ou venimeux. Pitohui et batraciens, de même que méduses ou varans (qui constituent là encore un cas limite) seraient donc venimeux.
- une substance venimeuse est un substance produite par des glandes dérivées du système digestif. Une substance vénéneuse est alors issue d'un autre système. Dans ce cadre de pensée, Pitohui et batraciens sont vénéneux, mais certaines plantes carnivores produisant des sucs permettant de dissoudre des insectes doivent alors être qualifiées de venimeuses, les sucs étant produits à des fins d'absorption de nutriments. Que dire des dards d'hyménoptères (comme les abeilles) qui injectent lors de la piqûre, une substance toxique communément qualifiée de venin?
- l'inoculation d'une substance venimeuse est un mécanisme actif (injection par piqûre, par jet, par morsure...) tandis que l'absorption d'une substance vénéneuse est la conséquence d'un comportement extérieur à l'élément vénéneux. Dans cette optique, Méduses, pitohuis, batraciens, plantes et champignons, sont vénéneux. Mis à part les cas limites de plantes carnivores et de réponses comportementales de groupes de plantes évoquées ci dessus, seuls les animaux peuvent être venimeux, tandis que certains animaux, les champignons et toutes les plantes produisant des toxines sont par nature vénéneux. Là encore, procaryotes et eucaryotes unicellulaires ou petits sont simplement qualifiés de toxiques.
- Le mode d'administration et sa fonction sont primaires dans le cas du venin, secondaires dans le cas d'une substance vénéneuse : le venin est injecté activement dans le but de provoquer une réaction de retrait, la mort ou la douleur. Une substance vénéneuse est la conséquence secondaire d'un comportement extérieur (toucher, manger...) sans lien direct entre le comportement et la production de substance toxique.

Comment qualifier la nature de la toxicité d'un organisme?

On constate qu'il est extrêmement difficile de distinguer clairement les substances vénéneuses des venins - ce qui explique par ailleurs le succès de la dichotomie habituelle, fiable dans la plupart des cas, mais impuissante à expliquer certaines données paraissant incompatibles (le fait qu'une même substance puisse rendre un organisme vénéneux et un autre organisme, venimeux, ou bien le fait que des organismes soient qualifiés de venimeux en l'absence d'appareillage de production de venin et d'inoculation active). Toutefois, en tenant compte des quatres critères retenus, on peut affiner les distinctions, par exemple, en admettant que trois caractéristiques cohérentes définissent la nature de la substance toxique présentée par un organisme vivant, de la façon suivante :

Un batracien phyllobate émet une substance toxique de manière involontaire, n'ayant pas (en l'absence de preuves contraires) de lien avec son système digestif. Le transfert s'effectue par absorption plutôt que par inoculation, par mécanisme passif. Le phyllobate remplit donc 3 critères sur 4 permettant de le qualifier de "vénéneux". Même conclusion en ce qui concerne les pitohuis.

Le Dragon du Komodo n'est ni venimeux, ni vénéneux : ce sont les bactéries (toxiques) vivant dans sa gueule qui provoquent l'infection.

Une plante carnivore produit activement des enzymes digestifs permettant de dissoudre sa proie, en lien avec l'absorption de celle-ci, le transfert s'effectue donc davantage par inoculation, afin que la plante puisse absorber sa proie. Ce mécanisme est primaire puisque les sucs sont ainsi produit en vue de la dégradation et de l'ingestion de la proie. 3 critères sur 4 qualifient la plante carnivore de "venimeuse".

Orties et méduses produisent des toxines urticantes comme mécanisme de défense, sans lien avec la digestion, et libérées de manière passives. Ces cas sont toutefois limites, d'une part parce que certaines méduses paralysent leur proie grâce au poison, d'autres part parce que les piques de l'ortie ont pour but essentiel l'agression passive par injection de toxines. Dans ces cas limites, la règle habituelle prévaut, à savoir : l'ortie est une plante donc on la qualifie de vénéneuse. la méduse est un animal donc on la qualifie de venimeuse.


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