L'oiseau Lyre : les imitations sonores incroyables des Menures (Menuridae)



Habitant les sous-bois denses et humides des forêts côtières à l'Est de l'Australie, les Ménures (Menuridae), comprennent deux espèces de somptueux oiseaux pouvant atteindre 1 mètre de long, dont 55 cm de plumes caudales. Les mâles arborent une magnifique queue composée de plumes longues et diversement colorées, qu'ils peuvent déployer, notamment lors de leurs parades nuptiales - ce qui leur a valu le surnom d'oiseaux-lyre (Lyrebird).

Outre la beauté de leur apparence et de leurs danses, ces deux espèces se distinguent par une capacité phénoménale à imiter les sons, qu'ils soient chants ou bruits d'animaux, mais également sons artificiels et de l'environnement.

Un oiseau Lyre peut ainsi imiter, quasi à la perfection, les sons émis par une vingtaine d'espèces rencontrées dans les bois australs. Encore plus impressionnant, ils peuvent reproduire le son d'objets tels que des alarmes de voitures, des bruits de caméra ou de tronçonneuse[1], à tel point qu'on n'en croit littéralement pas nos oreilles.

Habitat et caractéristiques

Un Oiseau-lyre Superbe (Menura novaehollandiae)
Les deux espèces de ménures, l'Oiseau-lyre Superbe (Menura novaehollandiae, Latham, 1802) et l'Oiseau-lyre d'Albert (Menura alberti, Bonaparte, 1850), vivent dans les forêts de l'Est de l'Australie, ce sont des oiseaux principalement terrestres. Leur corps est généralement brun foncé sur le dos, brun plus clair ventralement, comprenant quelques marques rouges sur la gorge. Les plumes de la queue sont brunes au dessus et gris argentées en dessous.

L'Oiseau-lyre Superbe atteint une taille moyenne comprise entre 74 et 84 cm (femelles), 80 à 98 cm (mâles). Une majorité vit dans les Dandenong Ranges National Park et Kinglake National Park ; on en trouve également dans des zones non protégées au sud de Sydney (zone d'Illawara) et en de nombreux recoins des côtes Est australes, le long des états de Victoria, de la Nouvelle-Galles du Sud et au Sud-Est du Queensland. Il fut également introduit en Tasmanie, au cours du 19ème siècle.

L'Oiseau-lyre d'Albert est plus petit (maximum de 84 cm pour les femelles, 90 cm pour les mâles) avec des plumes moins longues et ostentatoires, et une couleur davantage châtain vif.  Son chant semble également moins varié. On le retrouve exclusivement au sud de la forêt tropicale du Queensland, dans une région relativement restreinte, ce pourquoi on l'a soupçonné d'être en voie d'extinction : bien qu'il soit relativement à l'abri dans son milieu, une déforestation de son petit habitat suffirait à éteindre l'espèce. Son nom est un hommage au Prince Albert, l'époux de la Reine Victoria.

Ecologie

Les oiseaux-lyre mâles appellent principalement leurs femelles en hiver, (de mai à août, principalement en juin-juillet - il s'agit de l'hémisphère Sud!) alors qu'ils construisent une motte dans un buisson dense (les fameux paysage Bush, secs et exempts d'herbes, à mi-chemin entre le paysage désertique et la forêt) de quelques 90 cm de haut et 15 cm de large[2]. Ils réalisent alors leurs rituels de cours en chantant fort et en arborant leur queue déployée, couvrant leur dos, pendant une vingtaine de minutes, pour attirer une femelle afin de la féconder. Chaque mâle peut posséder plus d'une quinzaine de monticules sur son territoire, et féconde plusieurs femelles.
Un oiseau-lyre en position de parade (img A. Maisey)
La femelle fécondée construit à son tour un nid très simple, qu'elle recouvre de plumes et de fougères, et y pond généralement un seul œuf qu'elle couvera pendant 6 à 8 semaines, jusqu'à l'éclosion. Elle sera seule à s'occuper de son rejeton[4], qui restera dans le nid pendant 8 à 10 semaines : bien que les mâles semblent savoir où se trouvent les nids construits par les femelles, ils n'y prêtent pas attention et n'assurent ni la couvaison ni le ravitaillement des jeunes oisillons. Un oisillon mâle deviendra quant à lui mature après 3 ou 4 ans, lorsque ses plumes se seront suffisamment développées pour lui permettre d'initier ses parades nuptiales. Avant cela, les jeunes restent en groupe.

Les 16 plumes, dont 2 centrales effilées et 2 externes larges et colorées (img A. Maisey)
Les oiseaux lyre se nourrissent de divers insectes, de lombrics, d'araignées, et occasionnellement de graines. Ils trouvent cette nourriture en grattant le sol avec leurs pattes, munies de longs doigts idéaux pour remuer les feuilles mortes et la terre. Lors d'un danger, ils préfèrent courir pour s'échapper rapidement : leurs courtes ailes arrondies ne leur permettent de voler que sur de courtes distances. Il arrive que des oiseaux-lyre, face à un prédateur imposant, se réfugient dans des terriers de Wombat, de même que dans des abris plus ou moins naturels : des pompiers réfugiés dans des puits de mines suite à des feux de brousses, ont ainsi vu des oiseaux-lyre les rejoindre dans ces abris providentiels[4].

Les imitations de l'oiseau-lyre

Le chant de l'oiseau-lyre est un mélange complexe de ses propres références et des sons qu'il a pu entendre dans l'environnement. Son organe phonatoire (syrinx) comprend un réseau de muscles lui aussi particulièrement complexe, lui permettant tout à la fois une large gamme d'imitations, mais également, comme nombre de ses congénères, la possibilité d'émettre plusieurs sortes de sons et de notes simultanément.

Ces performances vocales exceptionnelles ainsi qu'une capacité d'analyse des sons hors du commun autorisent l'oiseau lyre à imiter non seulement le chant des oiseaux environnants, mais également le chant de plusieurs d'entre eux en même temps, ou même des bruits n'ayant rien à voir avec des sons du vivant.

Il peut ainsi reproduire à la quasi-perfection :
- Le chant ou les sons émis par une vingtaine d'espèces différentes, qu'ils soient mélodiques ou saccadés, musicaux ou percussionnistes.
- les sons d'espèces autres que oiseaux : les cris d'un bébé, les jappements d'un chien...
- les sons de plusieurs espèces ou individus - en même temps -, l'oiseau-lyre est ainsi capable de restituer fidèlement, par exemple, une conversation de plusieurs oiseaux d'une espèce différente.
- des sons naturels de l'environnement tels que le bruit du vent ou d'une pierre qui tombe (claquement).
- la voix de l'homme, qu'il reproduit assez fidèlement, non seulement la tonalité mais également la prononciation !
- des bruits tout à fait artificiels comme le bruit d'une alarme incendie, le bruit d'un vérin hydraulique, celui d'un appareil photo ou d'une tronçonneuse.

Ces imitations sont tout simplement étonnantes de fidélité. En 1969, le gardien de Parc Neville Fenton enregistra même un chant d'oiseau-lyre ressemblant à un morceau de flûte. Après une courte enquête, il découvrit qu'un joueur de flûte des années 1930 avait pour habitude de jouer ses airs en compagnie d'oiseaux-lyre. Une analyse acoustique menée par Norman Robinson, et confirmée par la suite par le musicologue David Rothenberg[5], conclu que le chant représentait deux mélodies jouées simultanément, chacune tirée d'un des succès des années 30, The Keel Row et la Mosquito's dance. Près de 40 ans plus tard, les mélodies s'étaient vraisemblablement transmises à de nouvelles générations...

La raison et les buts de ces imitations ne sont pas encore bien connues, mais elles pourraient permettre à l'oiseau-lyre de défendre ou d'indiquer son territoire à d'autres oiseaux-lyre.

L'oiseau-lyre en représentation

Le cas d'un oiseau-lyre mâle, nommé James, au cours des années 1930, s'est révélé particulièrement impressionnant. Ce mâle avait noué une relation avec une habitante, Mme Wilkinson, qui lui donnait régulièrement un peu de nourriture. Mme Wilkinson eu droit à une parade nuptiale de James sur l'un des petits monticules qu'il avait construit dans son jardin. James ne rechignait pas à montrer ses talents à une audience plus large, mais seulement si Mme Wilkinson était présente.

Lors de l'une de ses représentations, qui dura 43 minutes, l'oiseau-lyre enchaîna ses propres chants avec ceux :
- de pies australiennes ou Cassican flûteurs (Gymnorhina tibicen), y compris le chant du petit nourri par ses parents.
- d'un Cinclosomatidae (Eastern Whipbird - Psophodes olivaceus), un BellBird.
- le chant riant d'un Martin-chasseur, puis les deux chants riants (à l'unisson) de deux Martins-chasseurs (Dacelo).
- le chant d'un cacatoès funèbre à queue jaune.
- le chant d'un groupe de cacatoès à tête rouge (Callocephalon fimbriatum).
- les sons de 11 autres espèces reconnues d'oiseaux ainsi que plusieurs chants d'oiseaux non identifiés.
- le son sifflant d'un groupe de perroquets en vol.
- la multitude de nuances des Passereaux (Honey-eaters Meliphagidae). Pour cette dernière, la voix puissante de l'oiseau-lyre s'est faite "suffisamment discrète pour exprimer l'ensemble du choeur de façon douce et audible."

A cette occasion, James imita également à la perfection le bruit d'un vérin hydraulique, d'un broyeur de rocher en pleine action et d'un klaxon[6].

Pourtant, les oiseaux-lyre sont par nature très timides et fuient toute menace, homme compris. L'une des rares manières de l'approcher consiste à écouter la forêt et tenter de détecter de nombreux sons différents semblant provenir d'une même localisation. Il y'a alors fort à parier qu'il s'agisse là d'un oiseau-lyre en pleine activité. Il est à noter que les mâles chantent beaucoup plus souvent et puissamment que les femelles[7].

Peinture J. Gould, années 1800
L'image du Ménure en occident

L'oiseau lyre possède 16 plumes dévouées à la parade sur sa queue, dont les deux centrales sont plus longues et effilées, les deux externes sont imposantes et ressemblent à celles d'un paon. C'est d'ailleurs à cette espèce que le premier taxidermiste à qui l'on demanda de confectionner une réplique d'oiseau-lyre (pour le British Museum), compara celui-ci, donnant alors la forme d'une lyre à la queue de l'oiseau. Quelques temps après, le peintre John Gould en réalisa une œuvre magnifique tirée de ce spécimen, mais cependant incorrectement représentative. L'oiseau-lyre, en parade nuptiale, replie ses plumes contre son dos et sa tête.
L'oiseau-Lyre reste une légende de la biodiversité, par sa beauté tant que par ses chants extraordinairement complexes, et surtout de par ses capacités d'imitation sonore exceptionnelles. Il figure en tant que symbole sur de nombreuses armoiries, sur des timbres et même des billets, principalement en rapport avec l'Australie dont il est une figure emblématique.

Comme à son habitude, David Attenborough nous livre un cours reportage tout à fait passionnant, cette fois, sur les imitations de l'oiseau-lyre. Dans cette vidéo (n'oubliez pas de régler votre son!), vous pourrez entendre l'imitation des chants alentours, ainsi que quelques exemples de sons artificiellement introduits dans l'habitat de l'oiseau-lyre, que ce dernier imite vraiment à la perfection!


Références :
[1] Bird sounds from the lyre bird - David Attenborough - BBC wildlife (vidéo ci-dessus)
[2] Lyrebirds. (2008) Australia NSW Government. Environment, Climate Change & Water
[3] Vidéos et taxonomie disponibles sur The internet Bird collection. Super Lyrebird.
[4] Parish, S. (1997). Amazing Facts about Australian Birds. Steve Parish Publishing, 1997.
[5] In conversation with David Rothenberg - Interview NewMusicBox.
[6] Pratt, A. (1993). The Lore of the Lyrebird. the Endeavour Press, 1933
[7] Reader's Digest Complete Book of Australian Birds, 1976.
Images : Australia fascinating animals, NSW Government, Alex Maisey, 


2 commentaires:

Jean-Marc a dit…

Bonsoir,

Je suis en train de monter un spectacle poétique et musical intitulé " De la lettre... ...au mot ". Plusieurs passages seront soutenus par des diaporamas en toile de fond et dans l'un d'entre eux, consacré à l'un de mes textes intitulé L'oiseau-lyre, j'ai inclus vos différentes photographies, ainsi que la gravure de J. Gould. Aussi je souhaiterais obtenir votre autorisation.

Les premières représentations devraient être données gratuitement, au moment du Printemps des poètes, dans le lycée où j'enseigne (mathématiques et sciences physiques en LP), ainsi que dans divers lieux de ma paroisse avec participation libre au profit d'une association. Mais ensuite, il est possible que je le fasse tourner dans les collèges et lycées moyennant une rétribution à définir.

Cordialement.

Jean-Marc SENET

S.D. a dit…

Ces illustrations sont du domaine public, ou bien le nom de l'auteur est mentionné, il vous faudra les contacter directement!

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