Cymothoa Exigua, le parasite qui remplace la langue



L'histoire des prothèses, croit-on, est intimement liée à celle de l'homme. Dès qu'il apprit à marcher debout, il souhaita conserver cette posture, passant outre les difficultés telles qu'accidents ou vieillesse grâce à l'aide du premier morceau de bois qui pourrait le soutenir comme béquille. Il semble cependant que la première prothèse ne soit pas tout à fait une invention humaine., la nature en ayant déjà adopté les principes auparavant. C'est ce que l'on peut constater en observant l'étonnant organisme crustacé Cymothoa Exigua, qui s'infiltre sur la langue de poissons pour la parasiter jusqu'à la remplacer!

Cymothoa exigua mature. Img : M. Gilligan
Dans sa forme larvaire, il se fixe à la base de la langue du Vivaneau Rose (Lutjanus Guttatus) après avoir atteint sa bouche via les branchies du poisson. Il extrait alors du sang de la langue avec ses griffes de devant, et se nourrit ainsi jusqu'à maturité. Malheureusement pour son hôte, au fur et à mesure que cymothoa exigua grandit, l'apport de sang dans la langue se retreint de plus en plus, de sorte que par manque de sang, la langue s'atrophie. Or, un poisson sans langue ne peut survivre bien longtemps, et quand on est parasite, mieux vaut garder en vie la proie le temps qu'il faut.

C'est pourquoi cymothoa exigua a appris à fixer son propre corps sur le moignon de la langue atrophiée accompagnant dans leurs mouvements les muscles encore valides de l'appendice. Le poisson peut ainsi se servir du parasite comme une langue de remplacement - et ainsi que le rappelle Matthew Gilligan[1], c'est toujours mieux que pas de langue du tout. Dès lors, si le parasite peut encore ponctionner le sang de son hôte, ses apports principaux en nourriture proviennent du mucus produit par le poisson et éventuellement des restes de son repas. Les aliments ingérés par le Vivaneau semble cependant ne pas intéresser davantage le parasite, qui restera dans la gueule du poisson jusqu'à sa mort ou celle de son hôte, remplaçant fonctionnellement l'organe détruit avec son propre corps.
Cymothoa Exigua remplace fonctionnellement la langue de son hôte. Img : M. Gilligan

La taille ordinaire du parasite dans sa forme adulte est de l'ordre de 3 à 5 centimètres. De couleur blanche-jaunâtre, il est protégé, comme la majorité des crustacés, par une carapace - indispensable si le poisson ingurgite une proie un peu agressive! Ces griffes lui permettent de sectionner les artères de la langue de son hôte pour en prélever le sang. Sa segmentation lui permet quant à elle de se tordre et de se déformer, de façon à remplir au mieux son nouveau rôle de langue une fois la maturité atteinte.

Cymothoa Exigua mesure entre 3 et 4 cm.
Cet effrayant parasite a récemment défrayé la chronique suite à la découverte dans un marché de Grande-Bretagne[1], d'un spécimen caché dans la gueule d'un vivaneau promis à l'art culinaire, jusqu'à la découverte de son étrange appendice buccal. Ce fait divers a par ailleurs soulevé la question de son expansion à travers les eaux du globe : familier des eaux côtières de la Californie, Cymothoa exigua pourrait s'être étendu dans les régions Atlantique. Le cas, peut être accidentel, répertorié à Londres en 2005, était originaire du large de l'Angleterre. Un autre exemple de cymothoa répertorié en 2009[2] sur une vive, au large du New Jersey, semble confirmer l'hypothèse selon laquelle les isopodes seraient présents dans de nombreuses régions océaniques. On trouve également d'étrange coutumes au Japon, où Rhexanella verrucosa (Schioedte et Meinert 1883) parasite en couple (un mâle et une femelle) la cavité buccale des vives Trachinus japonicus et des dorades japonaises (Pagrus Major), indiquant que les isopodes pourraient jeter leur dévolu sur plusieurs hôtes différents.

Vue de dessous, rhexanella verrucosa ; Img : A. Guy
Néanmoins, le parasitage jusqu'au remplacement complet et fonctionnellement similaire d'un organe, de la part de cymothoa exigua, constitue actuellement un cas unique, décrit pour la première fois en 1983 par Matthew Gilligan et Richard Brusca[3]. Cymothoa n'est pas dangereuse pour l'homme et ne peut le parasiter (mais elle peut éventuellement le mordre!).

Toutes les espèces de Cymothoa sont parasitaires, on les surnomme par ailleurs "poux de mer". Elles parasitent la cavité buccale de poissons : c'est par exemple le cas de Cymothoa Spinipalpa que l'on retrouve dans des Atlantic bumper, Chloroscombrus chrysurus (comme le Vivaneau, un poisson perciforme) et le LeatherJacket Fish (Oligoplites Saurus). L'ordre des isopodes dont les cymothoidae font partie, remonte à 300 millions d'années. Ce type de parasitage existait peut être déjà à cette époque du Carbonifère. Quoiqu'il en soit, il semble qu'en dépit des récentes découvertes suggérant l'existence de prothèses humaines dès -45 000 avant J-C.*, la nature nous aie depuis longtemps devancé cette invention.

* date suggérée par Alvin Pike, d'après la description des restes d'un corps datant de cet époque. Le premier cas documenté et concordant avec l'utilisation d'une prothèse serait issus de l'Égypte ancienne : une momie retrouvée amputée d'un doigt de pied à la place duquel une prothèse en bois et en tissu a été insérée (-3000 av J-C.)

[1] Gilligan M. (2005) in "Fish tongue-eating Parasite Spreading?". Animal Planet news.
[2] "Rare tongue eating parasite found". (2009). BBC news
[3] Brusca R. C., Gilligan R. M. (1983) "Tongue Replacement in a Marine Fish (Lutjanus guttatus) by a Parasitic Isopod". Copeia, Vol. 1983, No. 3 (16 Août 1983), pp. 813-816


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